J’ai eu un accident aujourd’hui.

« …


J’ai eu un accident aujourd’hui. Trois fois rien. Juste une égratignure sur ma jambe. J’ai eu peur ! Cette voiture qui fonçait sur moi, je ne sais comment je l’ai évité.

Mais… attend. Le monde autour de moi semble si vide, si figé. Personne ne bouge. Quel est ce maléfice ? Je peux toucher les cheveux de cette femme, elle ne semble rien sentir. J’aurai déjà dû me prendre deux baffes… méritées. Comment cela se fait-il ? Suis-je en train de rêver d’un jour sans fin ? Est-ce le jour de la marmotte ?

J’erre dans les rues. Aucun bruit, et pourtant tous les ingrédients pour en produire. Des voitures à n’en plus finir, des chiens qui aboient, figés dans l’espace temps. Là un enfant a perdu son ballon, il est en pleurs…

Attend, personne ne m’entend ? Suis-je le seul à ressentir cela ? C’est angoissant. Je commence à courir dans la rue, prend la 81e et tombe sur l’entrée de Central Park. Enfin un peu de verdure, de frais. En ce chaud mois de juin, le soleil ne se montre pas avare avec ses rayons.

Allons voir les autres animaux. Là un canard s’est aventuré un peu trop loin de la berge, allons lui faire peur ! Il ne bouge pas lui aussi. Une statuette de plumes regarde nonchalamment quelques miettes de pain dispersées ça et là… Et l’eau… Elle aussi, elle ne bouge plus : plus d’écume sur le rivage, plus de clapotis sur le ponton en bois. Je décide d’y tremper ma jambe, de nettoyer un peu ces égratignures… Mon pied rentre dans l’eau comme dans du beurre. Je ne ressens pas le contact de l’eau, je n’ai pas du tout l’impression d’être mouillé. La différence de température est là. Ça me fait du bien. Ça m’apaise un peu…

Je me demande si mon corps tout entier est aussi « figé ». Et si me mettais à m’entailler une veine, mon sang coulerait ? L’espace d’un instant des pensées noires me sont venues à l’esprit. Et si, et si… personne n’entendait crier ma douleur esseulée alors que je me viderai de mon sang …

Reposons-nous sur cette herbe verdoyante. Dormons un peu, demain est un autre jour…

Demain… après quelques heures de sommeil… demain c’est toujours aujourd’hui. Toujours ce soleil au zénith, toujours ce silence assourdissant, toujours cette eau limpide et insonorisée… toujours seul… Combien de temps ai-je dormi ? Je ne saurai le dire. Mon téléphone affiche toujours la même heure, toujours le même pourcentage de batterie. Il n’est plus réactif, figé, comme le reste du monde m’entourant.

Si je peux ressentir la fraîcheur de l’eau avec mes pieds, alors puis-je aussi ressentir les saveurs d’une bonne glace ? D’un café chaud ?

Voici ma quête pour cet autre « jour ». Aller à la pêche aux sensations autorisées par mon environnement. Ça tombe bien, le glacier « Chez Jerry’s » est juste à côté. Le serveuse est toujours aussi jolie… mais figée, comme le reste du monde. Son sourire illumine ma « journée ». Je décide de prendre un peu de glace à la menthe, ma préférée, avec ses copeaux de chocolat. Ce goût, il me fait revivre des moments que j’avais oublié. Cette fois où, étant enfant, – j’avais quoi, cinq, ou six ans ? – ou après une chute à vélo, ma mère m’acheta une glace pour me consoler. Je savourais cette glace, et j’oubliais que j’avais mal, j’oubliais ma peur, j’oubliais ce sentiment d’exister pour souffrir.

La télévision semble allumée sur les informations. Le bandeau « Breaking News » est présent mais aucun texte n’est visible, comme si le temps s’était arrêté avant que la chaîne ai pu taper la nouvelle à afficher. Le présentateur est sérieux. Son air un peu désabusé montre une peur. Dans son élan, ce présentateur allait peut être annoncer la fin du monde ? Un attentat ? Une découverte scientifique importante ? Suis-je le seul témoin vivant de cette expérience ? Pourquoi moi ?

La réalité… ma réalité s’offre encore à moi. Je suis seul en ce monde silencieux et peu importe les présentateurs, les nouvelles angoissantes à la télévision, cela ne change rien à mon état.

Je me promène dans les rues, à la recherche d’indices, d’explications rationnelles… Ce silence est insupportable.

… »


Sa vue se troublait au fur et à mesure qu’il bougeait. Comme s’il s’élevait vers le ciel, il se voyait rapetisser. Le monde autour de lui prenait une ampleur qu’il ne pourrait jamais voir. Une brume indicible l’enveloppait, allait-il voir les nuages ? Une voix lointaine… un murmure… un appel à l’aide ? Pour lui, qui trouvait cette vie si monotone, si vide depuis son accident, cette élévation soudaine lui fit entrevoir un espoir… Une forte lumière s’invita.

Heure du décès : 23h08 après 36 jours de coma.